
Un aspect que je n'ai pas abordé dans le récit de mon voyage, c'est la misère.
On voit tout le temps des gens vivre dans des conditions déplorables: des villages qui n'ont pas accès à l'eau, des familles qui sont exposées à la malaria, des victimes de catastrophes naturelles, des enfants qui cirent les chaussures dans la rue ou vendent des babioles. Le pire, c'est qu'on s'y habitue. On ne finit par ne plus le voir. J'ai vu une exposition de photographies à San Luis, Argentine, qui montraient les enfants faisant des boulots très difficiles, et je me suis rendu compte que j'avais vu ces enfants, que j'avais vu ces boulots difficiles, mais que ça m'avait échappé.
Tout à l'heure, je mangeais une pizza quand un gamin d'environ 6 ans, pieds et torse nus, m'a demandé "une pièce". De façon automatique, j'ai dit non. Puis il m'a demandé un bout de pizza. J'ai trouvé ça rusé, j'ai souri et j'ai redit non. Il m'a regardé bizarrement et il est parti. C'est à peu près là que je me suis rendu compte à quel point j'étais devenu cynique: un gamin me demandait à manger et je trouvais le moyen de lui refuser avec le sourire.
Depuis que je suis arrivé en Amérique Latine, on m'a demandé un nombre incalculable de fois de donner de l'argent. Le fait que je sois un gringo, un étranger, quelqu'un considéré comme plus riche, fait qu'on a plus tendance à me demander à moi qu'à d'autres. Si je donnais au tout début, j'ai vite arrêté parce que je me suis dit que je finirais pas ne plus pouvoir me financer. Et c'est vrai, je viens d'atteindre ma limite budgétaire.
Etre un gringo donne un sentiment de culpabilité et d'injustice. J'ai eu de la chance d'être né au bon endroit, où j'ai pu avoir une bonne éducation et trouver un emploi qui me permettrait de faire ce voyage. De la même façon, je ne pourrais pas venir ici si l'économie (en moyenne) des pays d'Amérique Latine n'était moins forte que celle de l'Europe: c'est donc comme si je profitais de leur misère finalement. Et si je vais encore plus loin, je dois dire ceci: je peux profiter de leur misère, qui a été causée par mes ancêtres. Je lis en ce moment Les Veines Ouvertes de l'Amérique Latine d'Eduardo Galleano, qui explique entre autres comment les Européens ont réduit les indigènes à l'esclavage.
Oui, j'ai seulement eu de la chance d'être né au bon endroit.

Commentaires
C'est du perdant-perdant en fait.
il doit pas yu avoir que du négatif là-dedans...
Est-ce que le peu d'argent que tu auras dépensé là-bas est pas retourné à ces populations ?
Es-ce que ton accomplissement personnel dans ce voyage, même totalement égoïste, dans le pire des cas, ne vaut pas le coup pour toi ? Quelle misère rajoutes-tu à la situation ?
Est-ce que le Julien que tu vas ramener en Europe ne va pas pouvoir, avec son expérience, pouvoir et vouloir faire changer les choses à son niveau ?
...
Je parle de toi, pas du jeune Julio, esclave sexuel de 17 ans que tu vas essayer de plier dans ton sac de soute :-p
Ajouter un commentaire